mercredi 31 juillet 2013

La Douleur, La Nuit, et des Citations

J'aime la nuit. Sa quiétude, son silence. Les angoisses et les peurs de l'enfance à qui elle rouvre ses portes. Les secrets qu'elle protège. Les douleurs sur lesquelles elle dépose une paradoxale, à la fois vive et douce lueur.

J'ai grandi avec une maladie très douloureuse. J'ai grandi avec la douleur. Autrement dit, j'ai grandi avec la nuit. Car on n'a jamais aussi mal que la nuit : la nuit, avoir mal on n'a que ça à faire. Ça vous empêche même de dormir.
En journée, la lumière vive du soleil ou des éclairages artificiels, le bal chaotique des activités humaines occupent notre temps, nos pensées, nos cerveaux.
La nuit, c'est différent.
La nuit, on est disponible pour la douleur. Elle le sait. Elle attend son heure.

Avoir (très) mal la nuit est une étrange expérience. Un voyage aux confins du corps et de l'esprit, d'une amère lucidité et de douces rêveries. En particulier à l'hôpital.
Le voyage commence presque toujours de la même façon.

La nuit arrive. Le sommeil... non. La douleur l'en empêche.
On essaie de se divertir, de regarder la télé, de jouer à des jeux vidéo, de lire. De se concentrer sur autre chose. La douleur l'empêche.
S'ouvrent alors deux voies.

L'une consiste à combattre la douleur ; on lui envoie un direct de tramadol, un uppercut de codéine, un headshot de morphine. Mais la douleur ne s'avoue pas facilement vaincue. Avant de disparaitre, elle nous attrape dans une ultime étreinte et nous précipite avec elle dans d'étranges abysses de la (l'in)conscience qui ressembleraient presque au sommeil. Ou au pays d'Alice.
Et parfois, à Silent Hill.

L'autre consiste à l'accueillir. Apprendre à la connaitre. La méditer, la vivre. Accepter son invitation à danser, à divaguer, à penser, à rêver éveillé. 
La nuit est là, prête à nous border. Le retard de sommeil fatigue. La douleur fatigue. On devrait dormir. On en a envie. On en a besoin. Et on ne peut pas. On s'épuise, mais pas tout à fait. Tout ceci créé une sorte de "bulle", dans laquelle on est prisonnier, mais dans laquelle il est aussi agréable de flotter.
C'est difficile à expliquer.

On est seul, dans la pénombre, dans le silence, à fixer le plafond ou un rayon de lune. Et on a MAL. Une douleur qui irradie, qui conquiert de nouveaux territoires, ou au contraire qui fait des attaques ciblées, mais quoi qu'il en soit elle ne nous lâche pas. 
Et là, on redécouvre son corps.
Celui auquel on ne fait pas attention la plupart du temps ; puisqu'il va bien, pourquoi s'en préoccuper ? Ce n'est que lorsqu'il va mal - lorsqu'il fait mal - qu'on se pose des (sérieuses) questions à son sujet. Alors on s'informe ; on se représente le chemin de la douleur ; on l'intègre à son schéma corporel. On apprend à connaitre la douleur, à les différencier - les douleurs sont une famille nombreuse, à comprendre pourquoi elle est là. À comprendre ce qu'elle nous dit.
On apprend son langage. On découvre son univers. Un univers qui devient le nôtre, qu'on le veuille ou non, car la douleur et nous partageons le même territoire - notre corps, le même moment - le présent, et la même gardienne de notre intimité - la nuit.

Et on pense. On pense, on pense, on pense, on ne fait que ça. On n'a que ça à faire, remarquez. L'atmosphère particulière de la nuit, l'absence de distractions, l'immobilité (si on bouge, ça fait encore plus mal), la douleur, l'état second dans lequel tout ceci nous plonge - cette fameuse "bulle" dans laquelle on se laisse flotter - est propice aux réflexions, aux pensées. Pendant que le monde dort, notre cerveau carbure.
On pense à la douleur, d'abord. Puis de pensées en rêveries, de réflexions en divagations, on se met à penser à tout, à rien, toujours en compagnie de la douleur ; on refait le monde, comme deux vieux potes de l'armée. On ressasse le passé, ce qu'il aurait pu se passer, ce qu'il aurait se passer, les regrets laissent place à d'infinis scénarios dans autant de réalités alternatives ; on pense l'instant présent, rendu aigu par la douleur ; on pense à tout à l'heure ; on pense au futur. On pense on pense on pense.
On panse, aussi. Ses vieilles blessures. Ses peurs, ses angoisses, ses frustrations, ses craintes.

Et puis vient l'aube. La bulle éclate. 
La magie s'évanouit. On voit les premiers rayons du soleil. On entend les premiers bruits de pas. Le jour, les gens. La douleur se fait plus laide, plus banale. Comme ces coups d'un soir dont on s'aperçoit, trop tard, qu'ils ne sont séduisants que dans la pénombre d'un bar. 

La nuit nous manque déjà. Heureusement, elle reviendra.




~ En quelques citations ~

« Comme la nuit paraît longue à la douleur qui s’éveille. »
Horace, Épitre à ma soeur sur ma convalescence

« Si tu as peur de la mort, n’écoute pas ton cœur battre la nuit. »  
Paul-Jean Toulet, Les Trois Impostures

Et pourtant : « Pour celui qui a souffert toute la nuit, l’aube est toujours décevante. » 
Robert Mc Liam Wilson, La Douleur de Manfred

« La nuit est comme un sanctuaire, elle porte à l'intimité. » 
Jacques Ferron, La Confiture de coings et autres textes

« Car l’on ne voit profondément que dans la nuit profonde. »
Denys Gagnon, Chants et silences des trois créatures

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