samedi 5 juillet 2014

De la pratique du jeu vidéo à l'identité de « gamer »

J'ai commencé à jouer aux jeux vidéo durant mon enfance.
Je n'ai jamais vraiment cessé depuis.
Cela fait maintenant 30 ans que je joue aux jeux vidéo.
Et pourtant, jusqu'à il y a peu, je n'en avais absolument pas conscience.

Comment est-ce possible ?

C'est en me penchant sur ce sujet que j'ai (re)découvert la différence entre pratique et identité (liée à la notion de culture). Une différence qui est loin de n'apparaitre que dans les jeux vidéo, et qu'on retrouve dans de nombreux domaines comme la musique (écouter beaucoup de métal, est-ce être métalleux ?), le sport (faire beaucoup de vélo suffit-il à se considérer comme un sportif ?), ou même l'orientation sexuelle (on peut avoir des pratiques homosexuelles sans pour autant se reconnaître comme homosexuel-le).


La « révélation »

C'était un soir de décembre 2008. 
J'étais tranquillement en mode glandouille sur mon canapé, en train de jouer sur ma PSP. Mon compagnon arrive dans le salon, reste immobile quelques instants tandis qu'il me regarde, puis me dit quelque chose comme : 
- Mais tu joues tout le temps aux jeux vidéo en fait !
- Hein ? Mais non, je joue grave moins que toi.
- Moi je joue beaucoup sur PS3. Toi, si on cumule le temps que tu passes à jouer sur ta DS, ta PSP, ton PC, ton téléphone portable...
- Non mais le téléphone portable ça compte pas, c'est pas "des vrais" jeux vidéo...
- Pourquoi t'en as autant alors ? T'en as combien d'installés sur ton téléphone ?
- Je sais pas... (le déni est alors total ^^ après avoir vérifié j'en avais au bas mot une quarantaine)
- T'as combien de jeux sur le PC ? Rien que sur DS t'en as au moins une quinzaine, et pareil sur PSP. Sans déconner tu joues beaucoup, partout (« Et depuis longtemps » ajoute alors une petite voix dans ma tête), sur plusieurs supports, t'as plein de jeux, t'es un gamer.

Ah oui !
Mais... ?
NON.
Un bon gros "NON", d'environ 20 mètres de haut et pesant plusieurs tonnes. Taillé dans la roche.
Qui commençait pourtant à se fissurer sous l'assaut de souvenirs innombrables :

* les jeux électroniques, dès l'âge de 5 ans et durant des années ; et le plaisir que je prenais à battre mes propres records ou améliorer mes performances ;


* mes premiers jeux sur PC, qui ont mis pour toujours des étoiles dans mes yeux : Tetris, Battle Chess (sur lequel j'ai appris à jouer aux échecs), et Le Manoir de Mortevielle. J'y jouais sur l'ordinateur de l'école primaire, à l'hôpital (j'allais à l'hôpital tous les jours et j'étais scolarisée sur place). Le prof me confiait la clé de la classe chaque soir après les cours pour que je puisse jouer en attendant les ambulanciers qui me ramenaient chez moi (et à qui je demandais expressément d'être en retard pour pouvoir jouer plus longtemps ^^) ;

* mes premiers déboires de joueuse de jeu vidéo : le désespoir de perdre une sauvegarde (la SEULE fois où j'ai réussi à battre mon prof sur Tetris, la sauvegarde n'a pas fonctionné !, quelle injustice), et celui d'avoir changé d'école avant d'avoir terminé Le Manoir de Mortevielle (toutes les écoles devraient avoir des ordinateurs, et Le Manoir de Mortevielle installé dessus) ;

* les après-midi chez les cousins-cousines, voisins-voisines, potes du collège, pour jouer aux jeux vidéo : les uns étaient fans de Sega et avaient la Master System puis la Mega Drive, d'autres étaient fans de Nintendo et avaient la NES puis la Super Nintendo, ainsi même si nombre d'entre nous ne disposions pas de consoles de salon à l'époque (et encore moins d'ordinateur à domicile), on a tout de même pu jouer sur plusieurs supports ;

* le harcèlement l'insistance auprès de ma famille pour avoir la Game Boy à Noël, puis l'année suivante la Game Gear (et ses fameuses 6 piles pour 1h30 à 2h d'autonomie ^^ heureusement qu'on pouvait aussi la brancher sur secteur) ;

* l'émerveillement la première fois que j'ai allumé ma Game Boy pour jouer à Super Mario Land ; pareil avec ma Game Gear et Sonic ; je trouvais tout ça si beau, si fluide, si trop cool super youpi chouette génial ! ;

* l'émotion devant les musiques de Gargoyle's Quest et ses graphismes ; la découverte des combats aléatoires (et il y en avait beaucoup, le chemin entre chaque village ou donjon n'était pas de tout repos ^^) ;

* la joie quand j'ai enfin pu jouer à Castlevania : The Adventure, que j'attendais depuis des mois, économisant tous mes deniers pour me l'offrir ;

* ma profonde perplexité devant A Boy and His Blob : The Rescue of Princess Blobette quand je l'ai commencé ("Il faut nourrir cet ectoplasme avec des Tic Tac ? Really ?!"), puis mon enthousiasme après y avoir joué plusieurs fois (on s'attache vite à ce compagnon couteau suisse informe et souriant) ;

* l'argent de poche, des anniversaires... que j'économisais pour m'acheter (en cachette ^^) de nouveaux jeux vidéo, et les magazines JV de l'époque ;

* les discussions interminables au collège sur les sorties attendues, les soluces, les consoles sur lesquelles on bavait en lisant les tests dans les magazines, et tous les jeux vidéo qu'on s'échangeait ou qu'on se prêtait ;

* ce prof au bahut qui avait installé sur les ordinateurs de sa classe un jeu de plates-formes, avec lequel on pouvait notamment éditer ses propres niveaux ;

* un atelier en école primaire, où on entrait des lignes de code sur un logiciel informatique pour diriger un robot (en forme de coccinelle tortue, merci Juan pour la rectification !) et lui faire réaliser un dessin ;

* la fois où j'ai failli tuer mon cousin, car il a magnifiquement saboté un high-score que j'étais en train d'accomplir sur Buraï Fighter Deluxe ;

* la re-découverte des jeux sur PC en internat au lycée, grâce à des étudiants en informatique : Wolfenstein (je tentais, en vain mais systématiquement, de m'en sortir sans tuer les chiens ^^), Prince of Persia, Bomberman en réseau (ah, ces soirées à s'exploser mutuellement la tronche dans la joie et la bonne humeur), etc... ;

* le détour que je faisais systématiquement par une salle d'arcade ou un magasin de jeux vidéo quand j'en croisais ; le vendeur super sympa de Score Games qui m'avait accordée tout son temps, et m'avait conseillée Megaman : Dr Wily's Revenge que j'avais adoré ;

* ma première console de salon : la Playstation, puis la version PS One (que j'ai toujours) ; les Formula One, les Tekken, Resident Evil, Silent Hill, Rayman... ;

* le vide que j'ai ressenti, puis la tristesse, lorsqu'étant dans le besoin, je me suis résolue à vendre ma Game Boy Color et tous mes jeux Game Boy ; ça m'aura servi de leçon (amère) : plus jamais je n'ai revendu mes consoles et mes jeux ;

* l'acquisition, dès que j'ai pu, d'une PS One, d'une DS, d'une PSP, et de nombreux titres, alors que je n'avais pas vraiment de budget à y consacrer ;

* l'acquisition de non moins nombreux "jeux vidéo" sur mes téléphones portables successifs, même si pendant longtemps je ne les ai pas considéré (à tort) comme des jeux vidéo ;

* une foultitude de souvenirs, de sons (bruitages et musiques), d'images : Cool Spot, Mick and Mack as the Global Gladiators, les jeux LucasArts, Syberia 1 et 2, L'Amerzone, Postal 2 (on pouvait faire pipi sur les PNJ et les faire vomir !, quelle révolution !), Sanitarium, Neverwinter Nights, GTA San Andreas, Post Mortem, Runaway : A Road Adventure... et tellement, teeeellement d'autres ; tellement, teeeellement de temps passé à jouer aux jeux vidéo.

Et là, ça fait tilt.
(ah tiens, comme dans les jeux de pinball)
Oui, je jouais aux jeux vidéo. Et pas qu'un peu. En tout cas bien plus que je ne l'avais imaginé jusqu'à ce moment précis. Je ne jouais pas simplement aux jeux vidéo : ils faisaient partie de mon quotidien, de mon histoire, ils avaient accompagné mon évolution comme j'avais accompagné la leur. Je ne l'avais juste pas réalisé.



De la pratique du jeu vidéo à l'identité de « gamer »

D'un naturel à gamberger, j'ai commencé à chercher des réponses :
* Pourquoi n'avais pas percuté avant ?
* Pourquoi ce « NON », ce réflexe de déni quand on m'a considérée pour la première fois comme un « gamer » ?

Le gamer était pour moi une image précise, caricaturale et lointaine dans laquelle je ne me reconnaissais pas. Ma pratique du jeu vidéo, qu'en outre je sous-estimais grandement, ne suffisait pas à me définir, me reconnaitre en tant que gamer.



Le stéréotype du gamer

"Le gamer" (terme que j'utilise indifféremment pour les hommes et les femmes, car il est pratique : c'est un mot anglais neutre, on dit "a gamer", "the gamer", qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme) était pour moi, et c'est encore le cas pour de nombreuses personnes : un mec ou une nana qui passe tout son temps sur son PC ou sa console de salon (exit les consoles portables et les téléphones mobiles), ne joue qu'en multi à des Call of Duty, Street Fighter, ou à des MMORPG, participe éventuellement à des compétitions, et n'a que le jeu vidéo pour seul loisir et passion.

Et c'était pas du tout mon cas. Je joue le plus souvent sur console portable que sur console de salon ou PC ; je joue à trouzemille types de jeux vidéo différents (même si j'ai mes préférences, comme tout le monde) ; je déteste le multi, je ne joue jamais en multi sauf lorsqu'un jeu m'y "oblige" (comme les Animal Crossing : difficile d'obtenir tous les fruits sans passer par un échange avec d'autres joueurs), et j'aime par-dessus tout les périples de plusieurs heures en mode solo ; j'aime faire du high score contre moi-même, ou quelques courses ou combats contre des potes, mais je n'en ai rien à secouer des compèt' officielles ; et les jeux vidéo, bien qu'étant une part importante de mes activités et de mon intérêt, sont loin d'être ma seule occupation.

 Je suis aussi chef d'État.


La culture et la communauté « gaming »

Outre le stéréotype du gamer que j'avais en tête et dans lequel je ne me reconnaissais pas, un autre élément m'a empêchée de m'identifier en tant que joueuse de jeux vidéo : je ne faisais tout simplement pas partie de cette "communauté". Je ne lisais plus (ou très peu) la presse et les médias JV depuis longtemps ; je ne fréquentais pas de joueurs et joueuses affiché-e-s comme tel-le-s avec qui discuter de jeux vidéo ; je ne fréquentais pas davantage les forums ou sites internet dédiés ; je me tenais très peu au courant de l'actu JV (pour mes achats : je sais ce que j'aime, et n'ai pas de budget à consacrer à des "expériences vidéoludiques" pouvant se révéler décevantes) ; je n'allais jamais dans des salons ou conventions ou expos sur les jeux vidéo.

J'avais la pratique, l'expérience, mon histoire avec les jeux vidéo, mais pas tout le reste. J'avais pour ainsi dire une relation "privée", personnelle avec les jeux vidéo, mais j'étais étrangère à toute leur dimension sociale, culturelle et communautaire.
Je l'avais pourtant un peu connue durant l'enfance puis au collège, mais ce n'était pas à proprement parler culturel ou communautaire, et encore moins identitaire : on aimait juste (beaucoup) les jeux vidéo.

Et beaucoup aimer les jeux vidéo, beaucoup y jouer, ne suffit pas à appartenir de fait à la communauté gaming.
Une "communauté" ne se rassemble pas uniquement sur une pratique ou des goûts mais sur une culture commune : des médias, des "rituels" (aller chaque année en convention peut en être un), des codes (langagiers, vestimentaires), des lieux (bar gaming, local d'asso, conventions), des dates (l'anniversaire de tel jeu, telle console, tel créateur de personnage, tel journaliste JV), des évènements, des livres, des personnages, des musiques, des adaptations au cinéma, des pubs et slogans cultes, des produits dérivés, une histoire et un patrimoine, et le partage de tout ceci avec d'autres, c'est ça une culture, une "communauté".

Cela suppose donc d'être (inter)actif : on va dans un bar gaming, on va assister à un tournoi, on va consulter un topic de forum, on va regarder une chaine Youtube, on participe à un concours, on rédige un commentaire sous un test JV, on partage sur les réseaux sociaux des articles, images ou anecdotes, on achète un t-shirt ou un bouquin, on consulte l'actu JV, etc. Tout ceci nécessite un fort investissement personnel, qui va bien au-delà de l'investissement (déjà conséquent) consacré à la pratique du jeu vidéo.


Or cet investissement personnel dans l'acquisition de la culture JV, la fréquentation, l'appartenance active à cette communauté, présuppose de s'identifier en tant que gamer, ou tout du moins de prendre conscience que les jeux vidéo, le temps et l'argent qu'on y consacre, vont au-delà d'une pratique occasionnelle ou dilettante.
Si on ne se reconnait pas soi-même en tant que gamer, on ne fréquente pas ce milieu, on n'acquiert pas sa culture, et on ne devient pas gamer. S'identifier en tant que gamer est à la fois le point de départ et le résultat du processus.

Ce n'est que lorsque j'ai pris conscience de l'importance de ma pratique et de mon histoire personnelle, de mon vécu avec les jeux vidéo, que j'ai commencé à réfléchir, à questionner l'identité de gamer, à m'intéresser à l'univers des jeux vidéo, à sa culture, ses médias, son industrie, et in fine ce qui s'appelle une "communauté" (tout du moins au sens biologique du terme : l'interaction d'organismes vivants partageant un environnement commun).
Puis cette communauté JV, j'ai décidé de la découvrir et de m'y aventurer. Et c'est comme ça que j'ai débarqué.



Ces gamers hommes et femmes qui s'ignorent, et sont ignoré-e-s

Je pense que nombre de gamers s'ignorent. Et n'apparaissent ainsi pas ou peu dans les fameuses (fumeuses) statistiques concernant le nombre de joueurs, leur âge, leur sexe, etc. Il est probable que beaucoup de gamers, dont de nombreuses femmes, soient ainsi "invisibilisé-e-s" aux yeux de la communauté et de l'industrie du jeu vidéo.

Certes, on ne peut pas reprocher à ces "gamers de l'ombre" de préférer le mode Solo. Mais on peut souhaiter qu'ils ou elles quittent de temps en temps le confort de leur canapé pour pousser la porte d'une asso JV (coucou MO5), ou rejoindre la foule bigarrée des conventions et salons. IRL, le mode multi ça peut être sympa.

 Photo prise à Geekopolis.

---
« Tu me dis, j'oublie. Tu m'enseignes, je me souviens. Tu m'impliques, j'apprends. »
Benjamin Franklin

lundi 30 juin 2014

VideoGame Story : l'expo ratée avant d'avoir commencé ?

Aujourd'hui 30 juin 2014 l'expo VideoGame Story - "La plus grande expo sur l'histoire du jeu vidéo" ouvre ses portes au public, et ce jusqu'au 7 septembre.
Un petit nombre de personnes invitées ont déjà pu s'y rendre. Sur Internet et les réseaux sociaux, celles et ceux qui y sont allés en "avant-première" ont globalement semblé satisfaits. Mais des voix bien moins enthousiastes se sont aussi rapidement fait entendre.

On peut notamment citer cet article de Retro Gamers, PLAY !, intitulé : videogamestory, the failed exhibition, currently in Paris, France. Ou bien celui de Geek Test : VideoGame Story, l’expo inachevée. Et bien d'autres.

Parmi les points noirs relevés :

* Une expo : vide. 
4500m² de surface vide ou presque, quelques consoles et bornes ci et là, des cloisons noires d'un goût douteux (mais idéales pour les personnes atteintes de photophobie, il faut le reconnaitre), et quelques consoles, bornes et écrans même pas branchés.

* L'histoire du jeu vidéo ?
Des consoles et bornes jouables, mais pas (ou si peu) d'explications, de matériel pédagogique ou informatif ; des consoles disposées au petit bonheur la chance (« une Megadrive à côté d'une Playstation », cf. plus bas). De même, il semble difficile voire impossible d'observer convenablement lesdites consoles, ce qui est regrettable pour une expo dont la (re)découverte d'anciennes machines est pourtant presque promise dans l'énoncé.

* Hommage rétro... aux Crados.
Poussière, consoles et cartouches pas nettoyées, traces de doigts sur les écrans...

Photo publiée sur le site de Retro Gamers, PLAY !

Image publiée ici parce que ça me fait plaisir : j'étais fan des Crados.


Des points noirs et problèmes également relevés par d'autres visiteurs de l'expo :



Désagréments temporaires...

L'expo VideoGame Story n'a pas encore ouvert ses portes au public au moment (nocturne) où j'écris ces lignes, et je n'ai moi-même pas pu m'y rendre pour me faire mon propre avis.

Les problèmes évoqués, bien que regrettables, sont peut-être dus à une (pré-)ouverture précipitée, et sont rattrapables :

* Brancher toutes les consoles (et les écrans...) et bornes jouables.

* Indiquer clairement aux visiteurs les consoles ou bornes non jouables (et donc pas branchées), uniquement présentées en exposition à titre culturel / historique ; à défaut d'être fonctionnelles elles doivent donc être bien exposées, et pas isolées ni difficilement visibles entre quatre planches ou cloisons de contreplaqué noir.

* Ajouter des panneaux explicatifs, des frises chronologiques, des informations pédagogiques à propos des consoles, bornes, et jeux disponibles ; une simple feuille format A4 ou A3 imprimée à la hâte avec un texte copié-collé issu de Wikipédia fera certes un bel hommage à cet outil encyclopédique collaboratif et gratuit, mais n'est guère suffisant lorsqu'on affiche l'ambition d'être « la plus grande expo sur l'histoire du jeu vidéo ». Sauf si "grande" fait référence à la surface (in)utilisée, et non au concept moral ou intellectuel de grandeur.

* Ajouter de la déco : reproductions (non, ce n'est pas sale) de pubs et goodies d'époque, affiches contenant les spécificités techniques des machines, schémas explicatifs et plans de coupe pour découvrir l'intérieur des consoles et des cartouches de jeu, anecdotes sur le développement ou la sortie de tel jeu ou console, fan arts, vieilles photos restaurées puisées dans les archives, tiroirs et greniers de retrogamers, les possibilités ne manquent pas.

* Nettoyer régulièrement : on ne peut décemment pas présenter au public des consoles poussiéreuses ou crasseuses, et des écrans plein de traces de doigts. Oui, il y a beaucoup de gens et tout se salit vite, j'en conviens : c'est justement pourquoi on se doit de nettoyer régulièrement les lieux ou supports utilisés par beaucoup de monde, et plusieurs fois par jour s'il le faut. Un visiteur préfèrera toujours voir un employé de l'expo mettre un coup de nettoyant et de chiffon en deux minutes, plutôt que se retrouver face au spectacle navrant d'une console qui semble avoir été entretenue par un môme de 5 ans.

* Faire appel à du personnel dédié, qui sait se montrer agréable et disponible, qui connait le produit (le sujet de l'expo), et ne se contente pas de faire simplement de l'accueil et de la "gestion de flux de visiteurs". 5 millions de chômeurs en France, on doit pouvoir en trouver une vingtaine ou trentaine qui correspondent au profil.


... ou manque de professionnalisme ?

Bien que pouvant être expliquées par une "pré-ouverture" prématurée, et par les désagréments habituels au démarrage d'un évènement de grande ampleur, ces erreurs n'ont pas lieu d'être lorsqu'il s'agit d'un évènement :

* organisé par des professionnels ;

* qui accueille du public, des médias, et de nombreux fans et amateurs très éclairés (voire lumineux, mais si il y en a) lesquels ne pardonnent pas des aberrations comme des consoles sales, des écrans ou bornes même pas branchées, et des supports pédagogiques ou instructifs absents alors que la communication autour de l'évènement laisse suggérer le contraire ;

* et qui annonce être "la plus grande" (expo).

Comme je le hurlais disais de manière un brin triviale à certains apôtres de l'amateurisme lorsque j'étais dans le milieu associatif puis syndical, milieux dans lesquels j'ai eu à participer à l'organisation d'évènements très divers (conférences-débats, campagnes de prévention santé, soirées en boite de nuit, manifs, réunions-groupes de travail, tenue de stands lors d'occasions variées) :  
« T'es pas chez ta mère ! »
Quand tu travailles sur un event, t'es pas là pour voir tes potes, ni passer le temps, ni accomplir les tâches qui te sont confiées de manière personnelle (comme t'as envie, et au moment où tu le sens) ou approximative. 
Je suis toujours éberluée quand je constate (et ça arrive régulièrement) que des "professionnels", des entreprises aux moyens financiers conséquents et au carnet d'adresses bien rempli, font moins bien que des structures aux possibilités budgétaires et ressources humaines plus limitées.

Certes, "brasser du nombre" (visiteurs) est aisé et rentable à court terme quand il s'agit de produits ou thématiques de grande consommation, et les jeux vidéo (ainsi que le retrogaming) en sont devenus un. Mais quel intérêt si c'est pour récolter ensuite une succession de critiques et de plaintes ? Quelle image cela donne de l'entreprise, du média, du produit ? Est-ce que ça vaut la peine d'investir une grosse somme d'argent pour organiser un event et se faire "une bonne pub" si finalement on sabote soi-même son propre event en commettant (ou tolérant) des erreurs de débutant (ou de j'm'en-foutiste, c'est selon) ?



L'appât du gain à court terme et la facilité avec laquelle on peut réunir une grosse clientèle potentielle (« la plus grande expo sur l'histoire du jeu vidéo », quel amateur de jeux vidéo ne serait pas tenté d'y aller ?) est un combo souvent fatal à la qualité.
Or, la qualité n'est pas un luxe, ou ne devrait pas en être un. En particulier lorsqu'on exige en échange 14,50 euros (10,50 euros pour un enfant) pour une visite limitée à trois heures :




Les organisateurs ne sont pas des amateurs, mais des professionnels

À l'organisation de VideoGame Story on retrouve principalement : le S.E.L.L. (syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs), VIP Paris (qui gère de nombreux autres events, salons, expos, spectacles...), et VPCom.

Le S.E.L.L.
On est en droit d'attendre (ah ça, on a toujours le droit d'attendre...) d'eux qu'ils s'y connaissent en jeux vidéo et en promotion / mise en valeur de ceux-ci, étant donné que c'est – heureux hasard – exactement leur domaine professionnel.

VIP Paris
Qui participe à l'organisation de nombreux évènements :


Considérant que VIP Paris n'en est pas à son premier évènement grand public, et que l'organisation de tels évènements est justement son travail, difficile de tolérer ou excuser le moindre amateurisme (qu'on se tape déjà chaque année à Japan Expo. J'adore Japan Expo, mais j'aime Japan Expo malgré son organisation plutôt que grâce à elle).

VPCom
VPCom, pour ceux qui l'ignoreraient, est une agence de communication et d'organisation d'events liés aux jeux vidéo :


Et là, je souffre. Si, un peu quand même.
Car je connais quelques personnes qui travaillent chez VPCom (non, pas au point de partir ensemble en vacances, et j'ignore par exemple leur couleur préférée de brosse à dents) : elles sont compétentes, dynamiques, sympathiques, et ne méritent pas d'être éclaboussées par les maladresses, bourdes, voire la nonchalance de collègues, ou de partenaires ou associés de leur entreprise.

Des erreurs comme celles citées en début de ce billet, qu'elles le soient le fait de quelques personnes, d'une succession de cafouillages consécutifs à un morcellement de l'organisation (à force d'en sous-traiter chaque aspect, on ne maitrise plus grand chose), ou dues à la précipitation, jettent nécessairement un voile de discrédit sur l'exposition, mais aussi sur l'ensemble des organisateurs et leurs partenaires.
Certes, il ne s'agit pas de problèmes d'une gravité extrême ; notons néanmoins que "gravité extrême" quand on parle d'organisation d'events, à part la catastrophe (prévisible) de Furiani on n'a guère d'autres exemples. Devrait-on s'abstenir d'émettre une critique dès lors qu'il n'y a pas de morts à un évènement public ? Je n'en suis pas certaine.
La moindre erreur commise par l'un, ajoutée à des petits détails négligés par d'autres, donnent non seulement une mauvaise image de l'organisation, mais ils déçoivent aussi le public, et flinguent le travail d'autres personnes qui elles ont travaillé depuis des semaines voire des mois sur un projet.
On ne se permet pas de bourdes comme inviter en "avant-première" des personnes pour les confronter à une expo en plein travaux, et où tant de problèmes se cumulent jusqu'à la veille de l'ouverture. A fortiori lorsqu'on est des professionnels, lorsqu'on ambitionne d'organiser un gros event, et que le public attend par conséquent une prestation de qualité.


Pourtant,

* Il est 06h30 exactement au moment où j'écris cette phrase, l'expo VideoGame Story commence dans (moins de) deux heures et demie, et sur le site internet officiel – rubrique "Programme et invités" on trouve :

Le changement promis par François Hollande aussi, je présume.

* Sur le site internet de VPCom, le dernier communiqué semble dater du 11 décembre 2013 (et ne concerne pas cette exposition).

* Et que dire de VIP Paris, dont la réputation dans l'organisation d'events dédiés aux jeux vidéo n'est plus à faire puisqu'ils organisent aussi le salon "Faire construire sa maison" et "Who's Next / Prêt À Porter Paris". *tousse*

Est-ce que tout ceci est bien sérieux ? 
Sérieusement ?


YOLO !

Tout n'est pas perdu. Des sites internet ça se met à jour. Du matos, ça se branche et ça se nettoie. Des consoles dispersées n'importe comment, ça se range (dans un ordre logique, et même chronologique lorsqu'il s'agit d'une expo sur l'histoire de quelque chose : ça aide). De la déco appropriée, ça se trouve. Des cloisons de soirée SM au budget cheap, ça se vire ou ça se recouvre. De l'éclairage d'appoint, ça se rajoute. Des illustrations, panneaux, schémas explicatifs, ça peut être fait (et bien fait). Des consignes claires aux employés et partenaires, ça se donne (surtout aux agents de (in)sécurité, rappelez-leur qu'ils n'ont pas le droit de mordre ; de même il conviendrait de rappeler aux hôtesses qu'entre deux sourires elles ont le droit d'ouvrir la bouche pour donner des informations utiles).

Je suis toute prête à croire (les fées font ça, souvent) que personne, ni au S.E.L.L., ni chez VIP Paris, ni chez VPCom, ne souhaite réellement, intentionnellement, saboter l'expo qu'ils organisent, ni décevoir le public.

Mais il faut s'en donner les moyens, et pas que financiers.
Quand on base son exposition sur « l'histoire du jeu vidéo », découpée en trois parties – passé, présent, futur – on ne peut pas se permettre que la partie consacrée au retrogaming soit médiocre ou tout juste moyenne, ni envisager les parties "présent" et "futur" comme un festival du jeu vidéo (paix à son âme pixelisée, qu'elle repose pour l'éternité) au rabais, visant à faire de la vente de jeux vidéo et de technologies plutôt que de retracer leur histoire.

À l'heure où je finis ce billet, l'expo VideoGame Story ouvre à peine ses portes et a encore deux mois pour faire ses preuves. Gageons qu'elle y parvienne, car elle en a les moyens.




Ailleurs, et pas loin

Les retrogamers et amateurs de patrimoine du jeu vidéo trouveront leur bonheur auprès des doux dingues spécialistes éclairés de l'association MO5, des inconsolables nostalgeeks qui sévissent publient chez Pix'n Love, et de la Cité des trucs compliqués Sciences et de l'Industrie dont l'expo consacrée aux jeux vidéo se déroule actuellement, et ce jusqu'au 24 août.


---
« L'histoire ne tolère pas les échecs. »
Charles Percy Snow